samedi 16 juin 2012

Les grands bonheurs ont parfois dans leur paume de grandes tristesses


Il y a une douleur  dans cette pièce, mais je ne sais pas à qui elle appartient."
E Fottorino.

Elle a terminé son grand oral de médecine générale en fin d'après-midi ce samedi. Sept années d'un parcours exigeant, auquel elle a beaucoup sacrifié, prennent soudain fin. Un juré s'inquiète avec sollicitude de sa réussite, et soudain l'émotion est plus forte, elle fond en larmes, sans un mot. Ce matin elle a enterré son papa, qui n'assistera pas à sa promotion dans quelques jours. Elle ne s'en est plaint à personne, ne souhaitant pas mêler la pitié aux points. Les grandes douleurs sont muettes, même si pour elle désormais "tous les matins du monde seront sans retour, tous les jours seront le même jour, tous les froids le même froid", lui rappelant tout au long de sa vie de généraliste qu'en une seule journée funeste on peut devenir docteur, et orpheline.

Lu dans:
Eric Fottorino. Questions à mon père. NRF Gallimard. 2010. 203 pages. Extrait p. 76

vendredi 15 juin 2012

C'est moi !


 "De temps à autre un homme se dresse en ce monde,
étale sa fortune et proclame: c'est moi!
Sa gloire vit l'espace d'un verre fêlé,
déjà la mort se dresse et proclame: c'est moi!"
Omar Khayyam (1048-1131, Perse)

... à quoi comparer
        ce monde ?
A la vague blanche derrière
un bateau parti à la rame
            dans l'aube." 
Tanka du Man'yōshū  (compilé par Otomo no Yakamochi, 760)


Lu dans:
Amin Maalouf. Samarcande. JClattès. 1988. 380 pages. Extrait p.67

samedi 15 octobre 2011

La force des choses infimes

La délicatesse tragique d'une paire d'ailes [du papillon] ,
cette "plume ajoutée au poids des ans".
Erri De Luca

Tous deux pétris d'années, le vieux chasseur emporte sa proie, la dernière qu'il tirera jamais, le roi des chamois arrivé au terme de son existence. Le combat fut inégal, et l'homme l'a emporté. Il peine à avancer, le souffle court, les épaules en feu. Un papillon se pose sur les bois du chamois. Son insignifiance s'ajoute au poids des ans et déséquilbre l'ensemble, le vieux tombe et meurt sous son trophée. On retrouvera leurs deux dépouilles inextricablement mêlées à jamais sous la neige.

Lu dans:
Eri De Luca. Le poids du papillon. Gallimard. 2009. 83 pages

mardi 10 mai 2011

L'écheveau d'une vie

"Tantôt je pense, tantôt je vis."
Paul Valéry.
On sort ébloui du film consacré à François Mitterrand programmé par France 2 ce soir de 30ème anniversaire (François Mitterrand à bout portant, 1993-1996). Non guère par la personne du président mais par le brio avec lequel sont abordés la complexité d'une pensée nourrie par un siècle de vie française, pétrie de contradictions assumées. Par l'interrogation de l'après et du sens de toute action humaine, que l'approche de la mort rendait lancinante . Par la cohabitation de tant de contradictions, d'une sincérité habillée de mensonges, d'une tendresse dissimulant tant de calculs. Et on murmure les paroles de Sirl Hustvedt dans son dernier ouvrage: "Nul d'entre nous ne peut jamais démêler le noeud des fictions qui composent cette chose incertaine que nous appelons notre moi."

Lu dans :
François Jullien. Philosophie du vivre. NRF Gallimard. Bibliothèque des Idées. 2011. 270 pages. Extrait page 9
Siri Hustvedt. Un été sans les hommes. Actes Sud. 2011. 216 pages.

vendredi 28 novembre 2008

La patiente qui allait trop bien

Natascha K., femme intelligente, âgée de quatre-vingt-dix ans est venue récemment dans notre clinique. Peu de temps après son quatre-vingt-huitième anniversalre, elle avait - à ses dires -remarqué un «changement". Quelle sorte de changement ? lui avons-nous demandé.
- Merveilleux ! s’exclama-t-elle. J'en étais tout à fait ravie. Je me sentais plus énergique, plus vivante - comme rajeunie. Je m intéressais aux jeunes gens. Je commençais à me sentir, somment dire, « folâtre » - oui, folâtre.
- C'était un problème ?
- Non, pas au début. Je me sentais bien, extrêmement bien. Quelle raison aurais-je bien pu avoir de penser que quelque chose n'allait pas ? - Et puis ?
- Mes amis ont commencé à s'inquiéter. Au début, ils me disalent : « Vous avez l'air radieuse - un nouveau bail avec la vie !» Mais ensuite ils ont commencé à se dire que ce n'était pas tout-à-faIt convenable. « Vous qui étiez toujours si timide, maintenant vous voila devenue coquette. Vous riez nerveusement ou plaisantez - à votre âge, est-ce vraiment correct ? »
- Et vous, comment vous sentiez-vous ?
- J'en suis restée interloquée. Je m'étais laissé emporter et il ne m’était pas venu à l'esprit de me demander ce qui se passait. Mais ensuIte Je me suis posé la question. Je me suis dit: « Tu as quatre-vingt-neuf ans, Natascha, voilà un an que ça dure. Tu as toujours été si tempérée dans tes sentiments et maintenant cette extravagance ! Tu es une vieille femme, tu approches de ta fin. Qu'est-ce qui peut bien expliquer cette soudaine euphorie ? » Et, dès que j'ai pensé à l'euphorie, les choses ont pris une nouvelle tournure... « Tu es malade, ma chère, me suis-je dit. Tu te sens trop bien, tu dois être malade ! »
- Malade ? Comment cela ? Emotionnellement ? Mentalement ?
- Non pas émotionnelle ment - physiquement malade. C'était quelque chose dans mon corps, dans mon cerveau, qui me rendait euphorique.